Jeudi 9 Février 2012
Article paru en janvier 2003
dans CEA Techno(s) n° 64

IDEAs Lab précise les contours des futurs objets communicants

Prospective > L'innovation technologique ne saurait être l'apanage des seuls technologues : elle doit associer dès la conception des spécialistes en sciences humaines, des économistes, des ergonomes et des hommes de marketing. C'est le credo d'IDEAs Lab, plate-forme de recherche sur les objets communicants, dont les travaux ont débuté en février à l'initiative de France Télécom R&D, de Hewlett-Packard Labs, de ST Microelectronics et du CEA. Au programme de ce laboratoire pas comme les autres : séances de créativité, réalisation de maquettes fonctionnelles, tests utilisateurs... De quoi préciser les contours d'une « roadmap » des objets communicants qui aujourd'hui, fait cruellement défaut.

Qu'est ce qui se développe sur cinq à dix ans, qui se commercialise sur six mois à un an et qui finit par un échec dans la majorité des cas ? Réponse : les produits et services portés par des innovations technologiques... Ces données, peu connues du grand public, sont au centre des réflexions des laboratoires depuis des années. Elles ont suscité la création de centres de prospective et d'évaluation aux Etats-Unis, en Australie, au Japon, ainsi que de "plateaux innovation" chez de grands industriels (France Télécom, PSA...).
IDEAs Lab, en activité depuis un an au CEA Grenoble, s'inscrit directement dans cette tendance. "Nous ne prétendons pas trouver la vérité : nous réduisons la part des incertitudes et des opportunités manquées, explique Michel Ida, responsable du laboratoire. Ceci grâce à l'apport d'autres disciplines scientifiques, en particulier les sciences humaines, qui disposent de méthodes éprouvées pour faire naître des idées et évaluer un projet".
Difficile d'inventorier les domaines techniques abordés : pour lancer un projet, IDEAs Lab peut s'inspirer de logiciels existants (quels systèmes développer pour en révolutionner l'usage ?), de technologies comme la capture de mouvements, les détecteurs biométriques, les étiquettes électroniques... Ensuite, place à l'imagination : un gérontologue convié un jour à découvrir un jeu piloté par la capture des mouvements de la main a eu l'idée d'utiliser ce système pour diagnostiquer l'origine de différents tremblements : alcoolémie, stress, fatigue, maladie de Parkinson etc.
"Cette démarche d'ouverture et d'imagination est très féconde en idées, souligne Michel Ida. De plus, elle est cadrée et pilotée par les méthodes de nos spécialistes en sciences humaines : nous dérapons sur les idées, pas sur l'avancement des projets".
Concrètement, le laboratoire structure son travail en trois étapes : les séances de créativité, la mise en scène des idées les plus prometteuses sous forme de maquettes fonctionnelles (logiciel, écrans, souris sans fil, etc.), et leur évaluation par des groupes de travail, puis par des panels d'utilisateurs.
Une dizaine de projets sont en cours, tant avec des grands groupes qu'avec des PME. Les entreprises choisissent leur degré d'implication dans le laboratoire, celui-ci pouvant aller jusqu'au détachement de personnel. Dans tous les cas, IDEAs Lab veille à l'étanchéité des projets afin de respecter les enjeux de propriété intellectuelle. "En ce sens, nous sommes plus un club privé qu'une auberge espagnole", note Michel Ida.
Club qui devrait compter à terme plusieurs dizaines de membres, venus d'Europe et peut-être de plus loin : Ideas Lab permettra aussi à des industriels japonais ou américains de mieux cerner la sensibilité du consommateur européen.



Philippe Mallein, sociologue de l'innovation : "être à la fois modeste et très ambitieux"

Sociologue et anthropologue de l'innovation au CNRS, créateur de la démarche de "Conception Assistée par l'Usage" mise en oeuvre dans IDEAs Lab et co-responsable du laboratoire LUCE*, Philippe Mallein apporte au projet l'expérience de 20 ans de recherches sur l'innovation technologique.

CEA technologies : Comment les technologues acceptent-ils l'intrusion de sociologues dans ce qui était leur domaine réservé ?
Philippe Mallein : Tout le monde travaille sur un pied d'égalité, avec beaucoup de modestie - qui peut prétendre détenir la vérité ? - et malgré tout, énormément d'ambition. Des ingénieurs enthousiastes m'ont déclaré qu'une seule séance de créativité avait pu leur donner trois ou quatre idées de brevets ! Pour ma part, j'ai l'impression de comprendre enfin des technologies très complexes, sans doute porteuses d'applications considérables.

CEA t. : Dans votre laboratoire, le LUCE, vous étudiez à la fois "l'utilisabilité" et les "usages" des innovations ; quelle différence entre ces deux notions ?
Ph. M. : L'utilisabilité est directement liée à la notion d'ergonomie : cette innovation est-elle facile à comprendre et à utiliser ? Elle est au centre des travaux de la plupart des "usability studies centers".
La notion de "significations d'usage", en revanche, est très peu étudiée. Elle relève du sens que l'utilisateur donne à cette innovation : a-t-il envie de se l'approprier ? s'intègre-t-elle à son environnement et à ses activités quotidiennes ? lui donne-t-elle une image positive vis-à-vis de son entourage ? Or, tout montre que les usages jouent un rôle prédominant par rapport à l'utilisabilité : si une innovation est riche en sens, l'utilisateur accepte mieux qu'elle ne soit pas ergonomique. Alors que l'inverse n'est pas vrai.

CEA t. : Des exemples ?
Ph. M. : Dans le domaine du téléphone portable, je trouve qu'il est compliqué d'envoyer un SMS, mais les SMS ont un succès énorme : ils permettent une communication sur un mode écrit/parlé, sans contrainte d'orthographe, ou sur un mode parlé/écrit moins impliquant qu'une conversation en direct. C'est donc une innovation très riche de sens.
A l'inverse, le WAP ne décolle pas car il manque de sens pour l'utilisateur : pourquoi proposer l'accès à internet sur un téléphone cellulaire, objet de mobilité, si les contenus restent ceux du poste fixe ? Ces contenus devraient être conçus pour "l'autre homme" que nous devenons en nous déplaçant.

CEA t. : Comment choisissez-vous les utilisateurs qui testent vos maquettes fonctionnelles ?
Ph. M. : Nous croisons des critères traditionnels - âge, sexe, catégories socio-professionnelles, etc. - avec des profils de sensibilité à l'innovation. Il en existe trois : les fans pour lesquels tout est bon, les détracteurs qui rejettent tout, et les "négociateurs". Ces derniers sont les plus intéressants pour nous : leur opinion va se forger à l'issue d'une évaluation utilitariste de l'innovation : que m'apporte-t-elle de concret ; ou d'une évaluation humaniste : quelles conséquences sur l'éthique, les relations sociales, l'emploi...

* Laboratoire Usage Conception Evaluation (CNRS)




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Exemple de maquette fonctionnelle développée par IDEAs Lab