Jeudi 9 Février 2012
Article paru en janvier 2002
dans CEA Techno(s) n° 59

Mais que cache le manuscrit Parisinus graecus ?

Déchiffrage > Les palimpsestes, ces manuscrits anciens dont l'écriture originale a été grattée afin de réutiliser le support, suscitent la curiosité de nombre d'historiens désireux de déchiffrer le texte inférieur. Début 2001, des chercheurs du Collège de France ont sollicité le CEA, qui dispose d'un important savoir-faire en traitement informatique d'images numériques. Et les résultats obtenus par le Laboratoire calculateurs embarqués et image, sur une page du manuscrit Parisinus graecus (XIe et XIVe siècle), sont prometteurs : la partie non recouverte du texte inférieur apparaît maintenant en clair... En attendant d'autres essais qui permettraient peut-être d'en révéler l'intégralité, et mieux encore de développer un logiciel de traitement automatique d'images.

Etape 1

EXTRACTION DU TEXTE INFERIEUR
Le Collège de France avait fourni des photos du manuscrit en lumière ultraviolette, infrarouge et visible. C'est cette dernière qui s'est avérée la plus exploitable : le modèle de couleur rouge-vert-bleu a mis en évidence une composante verte caractéristique du texte inférieur. En appliquant ensuite un simple seuillage (valeurs 100 à 200, sur une échelle de 0 à 255) sur cette composante verte, les parties non recouvertes du texte inférieur ont été mises en évidence. Mais l'image est fortement parasitée par les bords du texte supérieur : leur couleur, moins marquée dans ces zones qu'au centre de l'écriture, rejoint celle du texte inférieur.


Etape 2

EXTRACTION DES BORDS DU TEXTE SUPERIEUR
Comment isoler ces bords du texte supérieur ? Le laboratoire a appliqué cette fois un filtre gradient sur la composante verte de l'image. Ce filtre a la capacité de détecter les zones marquées par de fortes variations de couleur, ce qui est typiquement le cas des contours de lettres. L'utilisation d'un nouveau seuillage permet ensuite de distinguer les contours des lettres inférieures (partiellement effacées, donc moins contrastées) et des lettres supérieures ; seules ces dernières sont retenues.


Etape 3

REVELATION DU TEXTE INFERIEUR
La mise en évidence du texte inférieur peut s'apparenter à une simple soustraction : les zones communes aux deux images précédentes sont tout simplement éliminées.
Il faut noter toutefois que seule la partie non recouverte de ce texte inférieur (en bleu) est visible, car la partie recouverte continue à être occultée par le texte supérieur (en noir).
"En fait, la prise de vues initiale est tout à fait déterminante, souligne Laurent Letellier, du CEA. C'est à ce stade, en variant les appareils et en balayant toute l'étendue du spectre lumineux, que nous pourrons trouver l'image optimale et lui appliquer les traitements informatiques qui feront apparaître la totalité du texte inférieur".

Mobilisation chez les historiens

Le manuscrit Parisinus graecus est constitué de deux textes ecclésiastiques : un premier du XIe siècle, encore non identifié, et celui du XIVe siècle qui est un synaxaire, c'est-à-dire une liste des offices religieux selon les jours. Il est loin de constituer une exception dans les manuscrits anciens : en raison de la rareté des parchemins, la pratique consistant à réécrire au-dessus d'un texte ancien était très répandue au Moyen-Age tardif, en Occident et dans l'Empire byzantin, mais aussi en Italie à la Renaissance. Les historiens commencent à se doter de systèmes de déchiffrage en Grèce, en Grande-Bretagne, en Italie, aux Etats-Unis ; ainsi, l'université de Princeton est en train de déchiffrer un texte inconnu d'Hippocrate...